A priori, la rencontre entre les acteurs culturels et ceux de l’économie sociale et solidaire (ESS), au regard des valeurs et des objectifs qu’ils partagent, devrait être naturelle.
ESS et culture : ADN commun
« Dans cette identité des fins poursuivies réside la première et principale raison de rapprochement des politiques qui les soutiennent », souligne Bernard Latarjet, dans son rapport « Rapprocher la culture et l’économie sociale et solidaire » (réalisé en partenariat avec Le Labo de l’ESS et avec le soutien de la Fondation Crédit coopératif). Et de lister pas moins de 9 éléments constitutifs de cet ADN commun :
- « nourrir la démocratie, concourir à l’émancipation des personnes ;
- produire du commun ;
- concilier développement économique et utilité sociale ;
- porter attention aux nouveaux enjeux de société : aspiration à une participation plus active des citoyens à la vie et aux décisions publiques, nécessité de lutter contre l’aggravation des inégalités ;
- garantir les droits culturels et le vivre ensemble ;
- soutenir l’innovation et la création sous toutes leurs formes ;
- garantir une gestion collaborative des projets des établissements ;
- ouvrir les entreprises, les lieux de production et de diffusion à la société civile ;
- ancrer l’action dans son territoire. »
ESS et culture : ignorance et méfiance
Et pourtant, la culture constitue « un champ insuffisamment pris en compte jusqu’à présent par les instances nationales de l’ESS « (1). Ce qui se traduit par « l’insuffisante connaissance du domaine des entreprises culturelles de l’ESS » et l’absence de données statistiques permettant de cerner le poids et l’activité des structures culturelles de l’ESS. Un manque que l’auteur s’attache à commencer de combler à la faveur de ses enquêtes (lire encadré).
De leur côté, les opérateurs culturels manifestent « une résistance », constate le conseiller culturel, ancien pilote de l’association Marseille-Provence 2013 (2), contre « l’inclusion de la culture dans une logique entrepreneuriale » : « L’économie collaborative, le partage et la mutualisation de services, de projets et de moyens – gestion, production, communication… – se développent, mais lentement, et le passage à l’économie coopérative reste rare. »
Effets pervers de la logique de subventions
De surcroît, le contexte de baisse des subventions publiques fait redouter à certains que de nombreuses structures culturelles soient incitées « à s’orienter vers une activité créatrice plus directement marchande et cantonne l’ESS à un tiers secteur de plus en plus isolé et fragile, regrette Bernard Latarjet, alors que celui-ci, ni tout capital, ni tout argent public, est le creuset des innovations en terme de droits culturels, le garant de la diversité de l’offre et donc de la liberté de choix, le principal porteur de l’aménagement culturel du territoire et de la réduction des fractures culturelles. »
A cela s’ajoute un effet pervers de la logique actuelle du subventionnement qui ne fait que renforcer cette prévention des acteurs culturel à l’égard de l’ESS : « Les entreprises sont souvent dissuadées de rechercher des bénéfices (et d’améliorer le niveau de leurs fonds propres) de peur de provoquer une réduction de leurs subventions. »
Transition culturelle profonde
Or ces constats prennent une acuité particulière dans le contexte actuel. Car, pour le président de l’Office national de diffusion artistique (ONDA), l’heure d’une « transition culturelle », qu’il qualifie de « profonde » a sonné.
Transition qui résulte de
- la raréfaction des financements publics (Etat et collectivités) ;
- la « hausse incompressible des coûts de fonctionnement de l’existant » ;
- la « crise sociale » qui oblige les acteurs culturelles à « mission et efficacité de leurs projets » ;
- l’émergence de l’approche des politiques culturelles par le prisme des droits culturels.
Sur le terrain, cette transition a maintes traductions : comme l’ancrage territorial de plus en plus fort des projets, le passage de la notion de démocratisation culturelle à celle de démocratie culturelle, ou encore la mutation des équipements culturels en « lieux de vie » etc.
Mais les politiques culturelles, de leur côté, « ont peu évolué » depuis les années 1980, et n’ont pas accompagné cette transition culturelle.

Sent Pançard et ses « palhassos » au Carnaval Biarnés de Pau en 2016 ©Unuaiga CC BY SA 40 via Wikimedia
Marges de manœuvre réduites
Pour les acteurs culturels, l’évolution générale du contexte a même compliqué la recherche de réponses à cette transition :
La visée émancipatrice a peu à peu cédé le pas à la visée économique et marchande (la culture, réponse à la crise économique, créatrice d’emplois, facteur d’attractivité touristique…). La priorité donnée à la création et à son excellence a laissé de côté les finalités civiques et l’action socio-culturelle a été dévalorisée au motif d’une instrumentalisation sociale de l’artiste. Le succès de l’aménagement culturel du territoire a nourri une hausse des dépenses de fonctionnement incompressibles de l’existant, hausse plus rapide que les budgets publics, réduisant les marges de manoeuvre et rendant très difficile la prise en compte par les politiques publiques de nouveaux enjeux sociaux, urbains, artistiques pourtant essentiels. La décentralisation, si elle a permis de démultiplier les moyens, a affaibli le poids de l’Etat qui a dispersé ses forces dans une multitude d’actions cofinancées où il est devenu, souvent, minoritaire, perdant ainsi sa capacité d’impulsion.
Survie des associations culturelles
Les acteurs culturels sont donc à un tournant, qu’ils doivent impérativement négocier, une question de survie. Car Bernard Latarjet évoque « à la fois la menace d’un grave affaiblissement – sinon d’une disparition – du micro-entrepreneuriat culturel associatif, mais aussi l’opportunité pour l’ESS d’être porteuse d’un renouveau des modèles qui préserve les valeurs fondatrices d’intérêt général, de coopération et de démocratie (“s’adapter sans se renier”). »
Pour le président du théâtre parisien Le Monfort, il y a donc urgence de prendre conscience de plusieurs « exigences » :
- « mieux connaître, faire connaître et reconnaître l’ESS dans le monde de la culture » ;
- coopérer entre acteurs culturels ;
- adapter les modèles économiques.
Certes les marges de manœuvre semblent étroites, dans la mesure où « le monde de la culture a encore de la peine à reconnaître que son économie spécifique appelle, dans ce paysage de la transition culturelle, l’invention de nouvelles manières de concevoir les projets, de gouverner les entreprises, de financer les réalisations, souligne le rapporteur. Certes les exemples de réussites très novatrices se multiplient, Mais elles demeurent quantitativement exceptionnelles car les freins sont nombreux. »
Cependant, pour chacune des trois « exigences », le conseiller culturel identifie un certain nombre de « leviers », qu’il détaille dans le rapport, en identifiant les difficultés rencontrées pour les actionner, mais aussi les voies pour lever ces freins. Avec nombre d’exemples de bonnes pratiques repérées dans certains territoires.
ESS culturelle : les régions en première ligne
En matière de coopération, notamment, « les collectivités territoriales tiennent le rôle principal, notamment les régions, qui sont le lieu de la meilleure conjugaison entre politique de développement économique, d’action culture et d’aménagement du territoire. »
De son côté, l’Etat, à travers les soutiens et contrats qui le lient aux équipements, aux associations et aux compagnies, peut « prendre en compte des objectifs de coopération, de mutualisation, d’élargissement des missions traditionnelles et des projets artistiques à de nouveaux enjeux sociaux, urbains, éducatifs, territoriaux », observe Bernard Latarjet. Et d’évoquer la possibilité de modulations de subventionnement en fonction de ces critères.
L’Etat devrait aussi rompre avec sa logique en « tuyaux d’orgue » (3), en d’autres termes, son organisation administrative verticale, qui empêche les démarches transversales et les expériences d’hybridations entre secteurs.

CC0 via Pixabay
Risque de fracture du paysage culturel
« Si l’on n’agit pas, le paysage culturel français pourrait se fracturer », envisage le conseiller culturel. Et de préciser les sombres scénarios envisageables :
- un secteur public menacé de sclérose par la dégradation des subventions, s’adressant à « l’entre soi » d’un public privilégié et restreint, moins créateur de cohésion que de clivage ;
- un tissu associatif en voie de déchirement sinon de disparition, relégué dans un rôle d’animation de territoires et de populations à l’écart, de plus en plus éloigné des ressources publiques et privées ;
- un entrepreneuriat créatif, cœur de l’attention des financeurs, mais soumis au marché et détaché des objectifs d’utilité sociale ;
- un secteur de l’ESS, capable de concilier intérêt général et lucrativité, innovant mais fragile et condamné à la marginalité.
Autrement dit, acteurs subventionnés, entreprises du secteur marchand, associations, tiers secteurs, micro-entreprises, tout le monde aurait à perdre en cas dans de non-réaction de l’Etat et des collectivités pour favoriser le rapprochement entre la culture et l’ESS.
Cependant, note le rapporteur, « une nouvelle génération d’entrepreneurs culturels, y compris dans les institutions, refuse la fatalité de cette fracture. Soucieux de réduction des injustices sociales et territoriales, d’efficacité économique, d’innovation culturelle et managériale, ils n’opposent plus entreprises publiques, entreprises associatives, entreprises commerciales dès lors que celles-ci font leurs les marqueurs définis par la Loi Hamon. Il faut soutenir leurs efforts.»
Combien pèse l’ESS culturelle ?
Dans son rapport, Bernard Latarjet égrène une série de chiffres qui permettent de mesurer le poids de la culture dans l’économie sociale et solidaire ESS et les principales caractéristiques des structures concernées. Pour le rapporteur, ce poids est « largement sous-estimé par les instances nationales de l’ESS et de la culture. »
Ainsi, selon les chiffres collectés par le rapporteur, la culture représente :
- 15 à 17% des entreprises de l’ESS ;
- 16 à 18% des emplois de l’ESS (26% des emplois culturels), soit une moyenne de 5 ETP par structure ;
- 30 à 35 000 entreprises culturelles relèvent de l’ESS (25% d’entre elles sont implantées dans des communes de moins de 3000 habitants, 50% dans des communes de moins de 30 000 habitants) ;
- 70% des employeurs de la rubrique « arts et spectacle » de l’INSEE ;
- 85% de ces associations assurent 85% des dates de représentations artistiques.
Par ailleurs :
- 15 000 associations culturelles voient le jour chaque année, mais la moitié disparaît avant 5 ans ;
- 275 structures ont le statut de SCOP.
Références
- Rapprocher la culture et l'économie sociale et solidaire
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Cet article fait partie du Dossier
Politiques culturelles : les mutations économiques ont commencé
Sommaire du dossier
- Politiques culturelles : 3 clés pour une politique de soutien aux porteurs de projets
- Soutien à l’entrepreneuriat culturel : pourquoi les régions sont à la manoeuvre
- Le soutien à l’entrepreneuriat culturel, évolution inéluctable ?
- Les catalyseurs de la mutation économique des politiques culturelles
- Les Scic culturelles, un modèle en expansion
- L’économie sociale et solidaire, vecteur de prédilection de la culture
- « La question de l’entrepreneuriat culturel est devenue incontournable »
- Le secteur public en alerte face aux ambitions des opérateurs privés du spectacle vivant
- L’ESS culturelle en plein chantier
- Pourquoi la culture et l’ESS doivent d’urgence faire alliance
- « L’Etat n’a plus de marges de manœuvre pour de nouveaux domaines d’action culturelle »
Thèmes abordés
Notes
Note 01 Chambres régionales de l’ESS (CRESS), Conseil nationale des chambres régionales de l’ESS (CNCRESS), Confédération générale des sociétés coopératives et participatives (CGSCOP) … Retour au texte
Note 02 Marseille capitale européenne de la culture Retour au texte
Note 03 également exprimée par l'image du « silo » dans les milieux de la culture Retour au texte




